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                                                                    En avant première de la publication de I.Van Der Pocle

 

*Compte rendu  :  Mohamed Tayeb ACHOUR

 Comme cela a été annoncé aux adhérents de notre Association Mémoire de la Méditerranée et à ceux qui ont visité notre site, un grand colloque international consacré à Albert Camus et les Lettres algériennes – L’espace de l’inter-discours » s’est tenu à Tipasa et Alger du 23 au 27 avril 2006, organisé par le Département de Français de l’Université d’Alger.

Oratrices et orateurs, se succédant à la tribune, ont donné une image riche et contrastée,non seulement de l’œuvre de l’écrivain franco-algérien mais aussi – surtout ? c’était en tout cas l’aspect le plus novateur du colloque – des liens qu’elle entretient avec les écrivains algériens depuis qu’elle s’est imposée dans le champ littéraire. Ainsi différentes contributions de chercheurs venus de France, d’Ecosse, d’Espagne, d’Algérie, des Pays-Bas… ont cerné le rapport  de Mohammed Dib, Jean Sénac, Aziz Chouaki, Nina Bouraoui et d’autres, à l’écriture de l’illustre aîné.

Avec l’accord de l’organisatrice principale du colloque, désormais Vice-Présidente de notre association, Afifa Bererhi, nous donnons sur notre site la communication qui nous a paru la plus proche de nos préoccupations, particulièrement depuis la rencontre avec Emile Temime autour du « rêve méditerranéen ». Il s’agit du rapprochement proposé entre Albert Camus et Malika Mokeddem, par Ieme Van Der Poele, autour de l’idée de Méditerranée, à partir de références historiques et socio-politiques qui nous sont familières.

Ieme Van Der Poele est Professeur de Littérature Française à l’Université d’Amsterdam. Nous la remercions très chaleureusement d’avoir bien voulu nous permettre de citer son texte en avant-première de la publication exhaustive des Actes qui devrait être disponible dans les mois à venir.

                                                                                                                           
                   
* 
Texte intégral de la communication de   Ieme van der Poel, Universite d’Amsterdam, intitulée :

 

Dans l’oeuvre d’Albert Camus, auteur franco-algérien colonial, et celle de Malika Mokeddem, auteur franco-algérien contemporain, les références à la réalité géographique de l’Algérie sont nombreuses. Chez Camus le Méditerranéen, c’est le Nord algérien, celui de la côte, qui prédomine. Le grand Sud ne sera évoqué que dans les textes qu’il écrivit vers la fin de sa vie, ‘L’Hôte’ et ‘La Femme adultère,’ réunis tous les deux dans L’Exil et le royaume (1957). Dans l’oeuvre de Mokeddem, on peut observer un développement pareil mais qui va en sens inverse. Après avoir trouvé son inspiration d’abord dans le désert où elle puise ses racines, ce n’est qu’avec N’zid, son sixième roman publié en 2001, qu’elle délaisse le Sud algérien pour le littoral. Son héroïne sillonne la Méditerranée en la traversant de l’est à l’ouest. Dans N’zid, comme c’est d’ailleurs souvent le cas chez Camus, ce sont donc les deux rives de la Méditerranée, avec ses caps et ses écueils, ses ports et ses phares, qui sont mises au premier plan.

               La première question à trancher consiste à déterminer si le monde méditerranéen tel qu’il figure chez ces deux auteurs relève uniquement de l’ordre de la poétique, ou s’il y a un certain concept philosophique ou politique qui le sous-tend. Et si cela se révélait vrai, il faudrait ensuite se poser la question de savoir en quoi consiste ce concept, et s’il existe une continuité ou une rupture entre le ‘rêve méditerranéen’, célébré par Camus et ses amis d’Alger dans l’entre-deux-guerres, et la Méditerranée désignée comme ‘patrie matrice’, qui forme le décor des errances de l’héroïne de Mokeddem(1) .  Force est de constater déjà que dans l’intervalle de plus d’un demi-siècle, le flux migratoire entre les deux rives s’est inversé une fois de plus. Après, successivement, la diaspora juive, l’évangélisation chrétienne et les conquérants arabes qui allèrent de l’est à l’occident, ce sont les Européens qui, à partir du dix-neuvième siècle, traversent la mer pour étendre leur pouvoir sur le continent africain. Depuis l’époque de la décolonisation, le sens du mouvement migratoire se renverse de nouveau: actuellement, ce sont les habitants des pays du Sud qui cherchent à franchir la barrière liquide, plus intransigeante que jamais, qui les sépare du continent européen.

            Il n’est pas sans importance pour notre sujet que l’un des premier textes écrits par Camus fut un poème intitulé ‘Méditerranée’ (1933). Le monde méditerranéen est également très présent dans les textes qui ont marqué ses débuts littéraires, comme L’Envers et l’endroit (1937), Noces (1939) et L’Etranger (1941). Sur ce point, il existe une étroite parenté entre les écrits du jeune Camus et l’oeuvre de Jean Grenier. Au moment où Camus commençait à écrire ses premiers textes littéraires, Grenier qui était son professeur de philosophie au lycée à Alger, devint aussi son mentor. L’image lumineuse des paysages algériens, toscans et espagnols qui traverse les pages de L’Envers et l’endroit, évoque le culte solaire célébré par Grenier dans Iles, recueil de nouvelles publié quatre ans plus tôt, en 1933. Cette paternité spirituelle est pleinement reconnue d’ailleurs par Camus lui-même. En témoigne la préface qu’il écrivit pour la nouvelle édition de l’ouvrage de son vieil ami, en 1959:

 

« Ce livre, en effet, sans nier la réalité sensible qui était notre royaume, la doublait d’une autre réalité qui expliquait nos jeunes inquiétudes. Les transports, les instants du oui, que nous avions vécus obscurément, et qui ont inspiré quelques-unes des plus belles pages des Iles, Grenier nous rappelait en même temps leur goût impérissable et leur fugacité ».[2]

 

La ressemblance entre ces deux auteurs, Camus et Grenier, va plus loin qu’un simple émerveillement devant la splendeur du paysage méditerranéen qui les entoure, car il y a aussi une pointe de mélancolie dans leurs propos. Loin d’être gratuit, le culte de la Méditerranée y est tempéré, voire problématisé, par la constatation amère qu’au-delà de la beauté terrestre il n’y a que la mort. Ou, pour citer Camus: ‘Ainsi les hommes du Nord fuient aux rives de la Méditerranée, ou dans les déserts de la lumière. Mais les hommes de la lumière, où fuiraient-ils, sinon dans l’invisible?’[3]

            Nous retrouvons la même idée déjà dans ‘Noces à Tipasa’, l’un des textes réunis dans Noces. Après avoir goûté tout le long de la journée aux saveurs et aux parfums de ce site magnifique, le narrateur est envahi par un sentiment de lassitude. Au moment de quitter les lieux, il semble accepter la condition humaine avec résignation:  

 

« [...] j’avais bien joué mon rôle. J’avais fait mon métier d’homme et d’avoir connu la joie de tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l’accomplissement ému d’une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d’être heureux. Nous retrouvons alors une solitude, mais cette fois dans la satisfaction. »[4]

 

Pour le jeune Camus, l’excès et l’exubérance du paysage induisent une réflexion sur la finitude spirituelle de soi. Le mythe méditerranéen semble donc être opérant ici sur le plan individuel et philosophique. L’idée du caractère éphémère de l’existence humaine y trouve sa contrepartie dans l’évocation du déclin et de l’épuisement des grandes civilisations méditerranéennes. Pourtant le tableau des ‘mémoires de la Méditerranée’ tel que nous le présente Camus dans Noces est assez limité, si on le compare avec l’histoire du littoral évoquée par Fernand Braudel ou par Predrag Matvejevitch dans son Bréviaire méditerranéen (1987):

 

« Au moment où un esprit de modernité s’annonce en Europe, la Méditerranée est profondément épuisée: l’Espagne par ses pertes ; les Arabes par leurs défaites; la chrétienté par le schisme qui a divisé ses églises […] les Juifs par leur exode (…); la Turquie, enfin, par le destin de tous les empires. Ainsi la Méditerranée entière, après son éblouissant rayonnement, subit-elle une éclipse (…), entraînée dans on ne sait quel cycle de l’histoire qui se referme de lui-même ou obéit à une volonté supérieure. »[5]

 

Camus quant à lui, passe sous silence la part de cette histoire liée à l’émergence de l’islam, comme les

empires andalou et ottoman, de même que de grands pans d’un passé plus reculé encore qui a précédé la présence européenne sur le continent africain: la culture lybique ou la civilisation numido-punique. Cette culture préislamique a été évoquée par des auteurs franco-algériens d’après l’indépendance, comme Assia Djebar, qui dans Vaste est la prison dresse le portrait de la princesse Tin Hinan, l’ancêtre légendaire des Touaregs du Hoggar.[6] Pour Camus, en revanche, l’héritage culturel algérien se réduit grosso modo à la civilisation gréco-latine. En témoigne le passage suivant, tiré de ‘Le vent à Djemila’, l’un des autres textes courts réunis dans Noces:

 

« ‘‘Ici se trouve la ville païenne ; ce quartier qui se pousse hors des terres, c’est celui des chrétiens. Plus tard…’’ Oui, c’est vrai. Des hommes et des sociétés se sont succédé là; des conquérants ont marqué ce pays avec leur civilisation de sous-officiers. Ils se faisaient une idée basse et ridicule de la grandeur et mesuraient celle de leur Empire à la surface qu’il couvrait. Le miracle, c’est que les ruines de leur civilisation soient la négation même de leur idéal. »[7]

 

Comme l’a très bien montré Christiane Chaulet-Achour dans son Albert Camus et l’Algérie, les textes du jeune Camus révèlent une affinité évidente avec les Algérianistes comme Louis Bertrand, mais c’est une complicité qui se transforme aussitôt en son contraire : en antipathie et opposition.[8] Car, comme l’illustre si bien le passage cité ci-dessus, au lieu de faire l’éloge de la pérennité de l’empire romain et de la culture latine trouvant leur continuation dans la présence de l’armée coloniale française en Algérie, comme le faisait Bertrand, Camus insiste sur le caractère éphémère des conquêtes militaires. En effet, les colonisateurs de l’Algérie, en se limitant, au sens littéral et figuré, à la surface des choses, ignorent tout ce qui s’y passe en profondeur, c’est-à-dire, dans les cœurs et les esprits de la population autochtone. C’est donc à juste titre que Chaulet-Achour emploie cette métaphore bien choisie: ‘(…) si Louis Bertrand est l’initiateur du roman colonial, Camus en est le fossoyeur en quelque sorte.’[9] Car s’il est vrai que Camus, lui aussi, se réfère à cette civilisation latine dont se vantent les Algérianistes  - en témoigne Les Villes d’or (1920) de Bertrand – la note mélancolique qu’il y ajoute rend caduque toute notion d’Empire triomphant: les ruines romaines de Tipasa sont comme une préfiguration de la faillite de l’Empire colonial français.[10]

            Notons donc que même dans les premiers textes de Camus, le mythe méditerranéen, tout personnel qu’il puisse paraître, contient en germe déjà la signification politique qu’il acquerra plus tard. Tandis que dans Noces, les Algériens en tant qu’héritiers légitimes de la culture gréco-latine, restent invisibles, cela n’est certes pas le cas dans L’envers et l’endroit, son premier livre, qui fut publié en 1937 par Charlot à Alger. Pour l’écrire, Camus s’inspirait des années qu’il avait passées à Belcourt, le quartier populaire algérois où il avait vécu enfant. Dans la préface qu’il y ajouta vingt ans plus tard, en 1957, Camus affirme que ce petit livre, malgré son style parfois maladroit, contient la source première dont le reste de son œuvre a découlé:

 

« Pour moi, je sais que ma source est dans L’Envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction. »[11]

 

Ici, nous retrouvons l’idée, qui figure également dans sa préface aux Iles de Grenier, que la pauvreté et la misère sont plus difficiles à vivre dans les régions du Nord que dans les pays du soleil: ‘Même l’extrême misère arabe ne peut s’y comparer [à la misère telle qu’elle existe dans le Nord], sous la différence des ciels.’[12] De plus, Camus y professe son goût pour les frustes demeures des Espagnols et des Arabes. Il semble les préférer au raffinement cossu des appartements parisiens dont il prit connaissance à partir du moment où il était devenu un auteur à succès. Il conclut sa préface ainsi: s’il devait réécrire ce premier texte, il le centrerait de nouveau sur, ‘l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence’ (Essais, 13).

            Dans cette préface écrite au moment où la guerre d’Algérie était sur le point d’éclater, Camus se réfère donc explicitement aux ‘Arabes’, la population autochtone de la colonie. Mais ces Algériens de souche sont également présents dans L’Envers et l’endroit, publié vingt ans plus tôt. C’est notamment le cas dans ‘Entre oui et non’, l’une des nouvelles centrée sur le personnage d’une femme européenne vieille et pauvre qui subit son sort avec résignation. Cette figure féminine fut modelée sans doute sur la propre mère de Camus, qui était partiellement sourde et quasiment muette. Pour citer Maïssa Bey, ce personnage de ‘Entre oui et non’ fait partie de ces femmes qui se trouvent ‘au bord de la vie’, symbolisant ainsi les origines modestes mais jamais reniées par l’auteur lui-même et qui formaient la base pour un engagement politique et social qui devrait durer toute sa vie.[13]

            Dans cette nouvelle, le silence de la mère est juxtaposé à celui du propriétaire du café maure où le narrateur s’est installé à la tombée du soir. Dans les pensées de ce dernier, les deux endroits, le café vide qui est sur le point de fermer et la maison pauvre où il a passé son enfance, semblent se confondre. Dans l’un et l’autre, l’absence de bruit et de mouvement évoque l’existence d’une communication autre, plus ‘corporelle’ ou physique, peut-être, que celle du langage parlé. Tout en restant séparés les uns des autres, les personnages subissent en même temps toutes les sensations olfactives, auditives et visuelles qui sont le propre du monde méditerranéen: ses parfums, ses bruits, sa lumière et ses nuits étoilées. Les trois personnages silencieux, la mère, le patron du café arabe et l’enfant, incarnent donc, chacun pour soi, une culture méditerranéenne qui est censée dépasser toutes les différences ethniques et linguistiques.

            A l’époque où Camus était en train d’écrire son premier texte, il commença également à prendre part à la vie politique de la colonie. C’est aussi à cause de cet engagement que son intérêt pour la notion de culture méditerranéenne prit une tournure internationale et politique. Cela devient tout à fait clair si l’on relit le texte du discours inaugural qu’il prononça à la Maison de la Culture à Alger, le 8 février 1937. Dans ce texte, Camus rejette totalement l’idée politique de Mare Nostrum, revendiquée en Italie par les fascistes de Mussolini et qui leur servaient de prétexte pour faire des conquêtes coloniales en Afrique. Camus s’oppose à ce qu’il considère comme un ‘régionalisme méditerranéen’, et auquel il reproche de confondre ‘Méditerranée et Latinité.’[14] Pour lui, la Méditerranée est avant tout ce creuset où l’Orient et l’Occident se joignent, en revanche:

 

« L’Afrique du Nord est un des seuls pays où l’Orient et l’Occident cohabitent. Et à ce confluent il n’y a pas de différence entre la façon dont vit un Espagnol ou un Italien des quais d’Alger, et les Arabes qui les entourent. Ce qu’il y a de plus essentiel dans le génie méditerranéen jaillit peut-être de cette rencontre unique dans l’histoire et la géographie née entre l’Orient en l’Occident. »[15]

 

Afin de sauver la Méditerranée des fascistes qui la voyaient comme la contrepartie idéale de cette Germania tant célébrée par les nazis, Camus se réfère mais sans les préciser, à, ‘ces grandes pensées orientales’ (p. 1324), qui pourraient servir d’exemple à une Europe déboussolée, littéralement ‘dés-orientée’, à cette époque:

 

« Nous sommes d’autant plus préparés à cette tâche que nous sommes au contact immédiat de cet Orient qui peut tant nous apprendre à cet égard...le rôle essentiel que pourraient jouer les villes comme Alger et Barcelone, c’est de servir pour leur faible part cet aspect de la culture méditerranéenne qui favorise l’homme au lieu de l’écraser. »[16]

 

On conclura donc provisoirement que chez Camus le mythe méditerranéen sert avant tout à gommer les oppositions multiples qui existent entre les différentes communautés qui vivent sur les deux rives de la Méditerranée. Comme l’a très bien expliqué l’ethnologue Christian Bromberger, à longueur de temps, ‘le monde méditerranéen peut (...) être pensé, tout autant qu’à travers ses ressemblances fondatrices, comme un jeu de miroirs où les identités des uns et des autres se définissent les unes par rapport aux autres.’[17] Dans le cas de Camus, il s’agit donc de renforcer le lien entre deux groupes notamment, les musulmans et les chrétiens qui, par tradition, ne se sont jamais métissés, mais dont la coexistence se trouve nettement déséquilibrée par la colonisation du Maghreb. Il crée donc ce que Monica Fludernik a appelé ‘un mythe commun d’appartenance.’[18] Celui-ci, au lieu de resserrer le lien entre la colonie et la métropole, entre l’Afrique et l’Europe, met l’accent sur un certain style de vivre, un certain ‘sudisme’, disons, qui est partagé par tous les riverains de la Méditerranée sans exception. Ce qui fait problème pourtant, c’est que dans le contexte colonial et algérien, cette ‘communauté imaginaire’, pour reprendre la belle formule de Benedict Anderson, n’est pas une vraie communauté en ce sens que tous les membres d’une vraie communauté jouissent des mêmes droits et sont citoyens à part entière.[19] Sur ce point précis, le rêve méditerranéen de Camus n’était pas moins illusoire et utopique que la mission civilisatrice de la République.

 

N’zid de Malika Mokkedem se présente sous tous rapports comme le roman méditerranéen par excellence. Cette histoire d’une jeune femme qui, toute seule à bord de son yacht, sillonne la Méditerranée de l’est à l’ouest, est une réécriture de l’Odyssée d’Homère. L’héroïne incarne donc l’homme, ou plutôt la femme méditerranéenne qui sera, pour citer Emile Temime, ‘navigateur et aventureux par destin, terrien et paysan par naissance.’[20] C’est aussi le destin de Nora, l’héroïne, qui souffrant d’amnésie se voit contrainte de prendre le large pour échapper à un ou plusieurs ennemis inconnus qui la traquent impitoyablement.

            N’zid est un récit écrit à la troisième personne, et dont la focalisation est maintenue principalement par un protagoniste femme. Comme elle a perdu la mémoire - la seule chose qui lui reste de sa vie antérieure, c’est l’aptitude à diriger son bateau - elle a du mal à comprendre la situation dans laquelle elle se trouve. Cette vision limitée contribue à créer une atmosphère de suspens et d’incertitude qui donne à l’ouvrage de Mokeddem le caractère d’un roman policier. Mais la présence d’un ennemi aussi implacable qu’invisible constitue en même temps un lien intertextuel de plus avec les pérégrinations d’Ulysse. Poursuivi par le courroux inassouvi de Neptune, dieu des mers, celui-ci a été contraint également de choisir l’exil, plutôt que de rejoindre les siens à Ithaque.

            Le trauma qui a causé l’amnésie de l’héroïne de Mokeddem, est intimement lié à l’histoire contemporaine et découle directement de la violence qui, dans les années 90, a ravagé l’Algérie. Tout comme ce présent sombre et sanglant puise ses origines dans le passé (dans les années de la lutte pour l’indépendance et au-delà), le protagoniste de N’zid en démêlant les fils de sa propre histoire, découvre aussi d’autres personnes et d’autres destins, qui ont été marqués, eux aussi, par les moments les plus douloureux de l’histoire de l’Algérie. Une de ces histoires qui recoupent ainsi la sienne, est celle d’Aïcha, la femme qui l’avait adoptée enfant. Aïcha ne sait ni lire ni écrire, mais elle lui fait le récit de sa vie par l’intermédiaire d’un téléphone portable. A cet égard, le récit d’Aïcha présente un mélange tout à fait intéressant entre la tradition orale et la technologie moderne. En introduisant ce personnage tragique, N’zid nous rappelle l’une des pages noires de la guerre d’indépendance: le massacre des harkis qui se produisit immédiatement après le départ des forces françaises en 1962.    

            L’ennemi invisible qui traque l’héroïne de Mokeddem, présente un plus grand danger  sur terre ferme qu’en haute mer. Tandis que l’Ulysse d’Homère déteste la ‘mer infertile’ comme un lieu dangereux et inhospitalier, le protagoniste de N’zid considère la mer comme sa ‘patrie matrice’ qui la protège de tous côtés :

 

« Ce continent liquide est le sien. […] Elle est sa complice quand elle roule, court et embrasse, dans une même étreinte, Grèce et Turquie, Israël, Palestine et Liban, France et Algérie. […] Sa Méditerranée est une déesse scabreuse et rebelle que ni les marchands de haines ni les sectaires n’ont réussi à fermer. Elle est le berceau où dorment, au chant de leurs sirènes, les naufragés esseulés, ceux des causes perdues, les fuyards de Gibraltar et bien des illusions de vivants. »[21]

 

Grâce aux  appareils modernes tels que le portable, le guidage automatique et la VHF, la Méditerranée de Mokeddem est moins menaçante que la mer mythique qui sert de décor aux pérégrinations d’Ulysse. Mais cela n’est pas tout. A notre époque, d’innombrables Ulysses quittent les pays du Sud pour tenter la traversée de la Méditerranée à la recherche d’une vie meilleure. Comme les compagnons d’Ulysse, ils sont nombreux à succomber aux charmes des Sirènes, incarnées de nos jours par les richesses et la prospérité du continent européen. Et tout comme l’héroïne de Mokeddem, qui se trouve finalement mieux lotie que ces pauvres hères, ils préfèrent encore être ensevelis sous les flots que d’avoir à retourner à l’Ithaque de leurs origines. L’histoire de ces Ulysses modernes est une histoire de non-retour.

            Bien que N’zid soit surtout un roman de la mer, on y trouve également l’évocation du paysage méditerranéen, avec ses phares, ses garrigues, ses plantes aromatiques et ses oliviers:

 

« Dans la pluie de Paris [...] les visions de la Méditerranée en février la hantaient. Elle avait dans les yeux la neige des fleurs sur les troncs noirs des lauriers-tins et des amandiers. [...] Le jaune des mimosas, leurs bouquets comme une explosion de sève cristallisée. La tiédeur du soleil dans les reins, le souffle de la mer au visage [...]. »[22]

 

Sur ce point, le roman de Mokeddem fait preuve d’un même attachement au monde méditerranéen que les écrits de Camus cités plus haut. Tout comme ce dernier, l’héroïne de Mokeddem déclare appartenir aux deux rivages. Elle est du Nord et du Sud, même son accent ne traduit pas son appartenance à l’une ou l’autre rive. Le message de Mokeddem est clair: son protagoniste fait partie de ses intellectuels modernes et de plus en plus nombreux pour qui, à en croire Edward Said, l’exil et la marginalité sont devenus une marque de distinction:

 

« Pour l’intellectuel un déplacement d’exilé signifie être libéré de la carrière accoutumée, avec ses jalons habituels comme ‘avoir du succès’ et suivre un itinéraire professionnel consacré. Vivre en exil veut dire que vous serez toujours en marge, et que vous devrez inventer vos activités d’intellectuel vous-même, parce que vous ne pourriez pas suivre un chemin tout tracé. Si vous pouviez vivre ce destin non pas comme une privation et comme quelque chose de regrettable mais comme une forme de liberté vous permettant de découvrir des choses et de créer vos propres modèles afin d’atteindre des buts que vous vous êtes proposés vous-mêmes: cela vous procurerait un plaisir sans égal. »[23]

 

Ce qui est vrai pour Said lui-même et pour un critique tel qu’Erich Auerbach, l’auteur de Mimesis qu’il cite en exemple, est également vrai pour Nora, l’héroïne de Mokeddem. Vivant tantôt en France, tantôt en Espagne, ‘elle se revendique de la communauté des épaves’, de tous ceux ‘qui portent en eux plusieurs terres écartelées. Tous ceux qui vivent entre revendications et ruptures.’[24] Au lieu de s’attacher à un certain pays, elle considère la Méditerranée comme sa vraie patrie: ‘Patrie matrice. Flux des exils. Sang bleu du globe entre ses terres d’exode.’ (25)

            Le rêve mediterranéen qui sous-tend le texte de Mokeddem, rappelle celui qui anima le jeune Camus plus qu’un demi-siècle plus tôt. Tous les deux ils rêvent d’une Algérie s’orientant vers la mer, vers l’Europe du Sud, tournant le dos au panarabisme rejeté par Camus, et à l’intégrisme refusé par le protagoniste de N’zid.

 

On conclura dans un premier temps que chez Camus et chez Mokeddem la poétique du monde méditerranéen se double également d’un projet politique. En insistant sur l’unité plutôt que sur la diversité des différents groupes ethniques et religieux qui habitent les rivages de la Méditerranée, Camus crée un mythe commun d’appartenance. Effectivement, il s’agit bien d’un mythe, car tout en habitant les deux rivages de la Méditerranée, les différents groupes ethniques et religieux ne jouissent pas des mêmes droits civiques. Le rêve méditerranéen s’avère donc incompatible avec la réalité de la vie coloniale et on peut supposer que la solidarité des peuples méditerranéens invoquée par Camus contre la barbarie fasciste, concerne plus l’Espagne du présent et du passé (le mythe al-Andalous) que ses compatriotes algériens. N’zid de Mokeddem constitue un réquisitoire contre l’injustice et le crime qui règnent dans une grande partie du monde méditerranéen considéré néanmoins comme le berceau de la civilisation. Son protagoniste, tout comme Camus d’ailleurs, se manifeste clairement comme une citoyenne du monde, défiant les nationalismes de tous bords. Ce qui fait problème pourtant, c’est qu’un tel détachement est l’apanage d’une élite et non pas des milliers de sans-papiers assiégeant désespérément la forteresse d’Europe. ‘La mer est douce pour les épaves’ (p. 22), nous dit Mokeddem. Mais c’est la douceur de la mort et non pas la douceur de vivre qui attendra les fugitifs de Gibraltar dans les profondeurs de la mer.

            Dans un deuxième temps, on remarquera que de nos jours Malika Mokeddem n’est pas seule à se réclamer d’une unité culturelle méditerranéenne. On trouve la même idée chez des auteurs aussi différents que l’Albanais Ismail Kadaré et Julia Kristeva qui vient de Bulgarie.[25] Ce qui lie ces deux écrivains à Camus et Mokeddem pourtant, c’est qu’ils sont originaires, eux aussi, de pays qui se trouvent aux confins de l’Europe. Tandis que Camus invoqua le rêve méditerannéen pour s’opposer au fascisme grandissant, les auteurs d’aujourd’hui l’invoquent pour éviter que l’esprit européen ne se rétrécisse à mesure que la Communauté européenne s’élargit. C’est dans ce sens aussi, me semble-t-il, que nous devrions réexaminer, voire, repenser la théorie postcoloniale tant décriée. Non pas comme une méthode d’analyse littéraire qui souligne les antagonismes et le binarisme, mais qui cherche des correspondances et des affinités au-delà des anciennes divisions et fractures.

 

Bibliographie:

 

- Anderson, Benedict, Imagined Communities (1983), London/New York, Verso, 1991.

- Bancel, Nicolas, Pascal Blanchard et Françoise Vergès, La République coloniale. Essai sur une utopie, Paris, Albin Michel, 2003.

- Bromberger, Christian, ‘Une vision de la Méditerranée, une manière ethnologique d’être au monde’, dans Bromberger, Christian et Tzvetan Todorov, Germaine Tillion, une ethnologue dans le siècle, Arles, Actes Sud, 2002, pp. 41-94.

- Bey, Maïssa, ‘Femmes au bord de la vie’, Albert Camus et les écritures algériennes. Quelles traces?  ‘Les rencontres méditerranéennes Albert Camus’, Aix-en-Provence, Edisud, 2004, pp. 127-33.

- Camus, Albert, ‘Préface à Les Iles’ (1959), dans Jean Grenier, Les Iles, Paris, Gallimard, 2001, pp. 9-15.

- Camus, Albert, ‘Noces à Tipasa’, dans Noces, Paris, Gallimard, Essais, 1965, pp. 55-60.

- Camus, Albert, Préface à L’Envers et l’endroit, Essais, Paris, Gallimard, 1965, pp. 47-52.

- Camus, Albert, L’Envers et l’endroit, Essais, Paris, Gallimard, 1965, pp. 5-52.

- Camus, Albert, ‘La culture indigène la nouvelle culture méditerranéenne’, Essais, Paris, Gallimard, 1965, pp. 1321-1327.

- Chaulet-Achour, Christiane, Albert Camus et l’ Algérie, Alger, Barzakh, 2004.

- Fludernik, Monica (éd.), Diaspora and Multiculturalism. Common Traditions and New Developments, Amsterdam/New York, Rodopi, 2001, pp. xiii-xiv.

- Grenier, Jean, Les Iles (1933), Paris, Gallimard, 2001.

- Matvejevitch, Pedrag, Bréviaire méditerranéen, Paris, Payot et Rivages, 1995.

- Mokeddem, Malika, N’zid, Paris, Seuil, 2001.

- Poel, Ieme van der, ‘Franstalige literatuur van Noord-Afrika’, Europa buitengaats:koloniale en postkoloniale literaturen in Europese talen (éd. Theo D’haen), Amsterdam, Bert Bakker, 2002.

Poel, Ieme van der, ‘Homer’s Heritage: Writing the Mediterranean Today’, Pharos, vol. XII (2004), pp. 151-159.

- Said, Edward W., ‘Intellectual Exile: Expatriates and Marginals’, in Representations of the Intellectual, Londres, Vintage, 1994, pp. 35-47.

- Temime, Emile, Un rêve méditerranéen. Des Saint-Simoniens aux intellectuels des années trente (1832-1962),

Arles, Actes Sud, 2002

 

[1] Cf. Emile Temime, Un rêve méditerranéen. Des Saint-Simoniens aux intellectuels des années trente (1832-1962), Arles, Actes Sud, 2002, pp. 117-149.

[2] Préface d’Albert Camus à la nouvelle édition de Jean Grenier, Les Iles (1959), Paris, Gallimard, 2001, p. 11. Souligné par l’auteur.  

[2] Albert Camus, op.cit., p. 11.

[2] Noces (1938), dans Albert Camus, Essais, Paris, Gallimard, 1965, p. 60.Préface d’Albert Camus à la nouvelle édition de Jean Grenier, Les Iles (1959), Paris, Gallimard, 2001, p. 11. Souligné par l’auteur.  

[3] Albert Camus, op.cit., p. 11.

[4] Noces (1938), dans Albert Camus, Essais, Paris, Gallimard, 1965, p. 60.

[5] Predrag Matvejevitch, Bréviaire méditerranéen (traduit du croate par Evaine Le Calvé-Ivicevic), Paris, Payot et Rivages, 1995, pp. 109-110.

[6] Pour un aperçu plus complet de la représentation littéraire des figures emblématiques de l’histoire algérienne, on se reportera à Algérie ses langues, ses lettres, ses histoires. Balises pour une histoire littéraire (textes réunis par Afifa Berehri et Beïda Chikhi), Blida, eds. du Tell, 2002.

[7] Noces, op.cit., p. 65.

[8] Cf. Christiane Chaulet-Achour, Albert Camus et l’Algérie, Alger, Barzakh, 2004, pp. 17-24.

[9] Chaulet-Achour, op.cit., p. 24.

[10] Cf. Ieme van der Poel, ‘Franstalige literatuur van Noord-Afrika’, Europa buitengaats: koloniale en postkoloniale literaturen in Europese talen (éd. Theo D’haen), Amsterdam, Bert bakker, 2002, pp. 69-70.

[11] Albert Camus, Préface à ‘L’Envers et l’endroit’, dans Essais, op.cit., p. 6. 

[12] Ibidem, p. 7.

[13] Maïssa Bey, ‘Femmes au bord de la vie’, Albert Camus et les écritures algériennes. Quelles traces? ‘Les rencontres méditerranéennes Albert Camus’, Aix-en-Provence, Edisud, 2004, pp. 127-28.

[14] Albert Camus, ‘La culture indigène la nouvelle culture méditerranéenne’, dans Albert Camus, Essais, op.cit., p. 1321.

[15] Ibidem, p. 1325.

[16] Ibid. p. 1326.

[17] Christian Bromberger, ‘Une vision de la Méditerranée, une manière ethnologique d’être au monde’, dans Bromberger, Christian et Tzvetan Todorov, Germaine Tillion, une ethnologue dans le siècle, Arles, Actes Sud, 2002, p. 85. 

[18] Monica Fludernik (éd.), Diaspora and Multiculturalism. Common Traditions and New Developments, Rodopi, Amsterdam/New York, pp. xiii-xiv.    

[19] Cf. Benedict Anderson, Imagined Communities (1983), London/New York, Verso, 1991, et Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès, La République coloniale. Essai sur une utopie, Paris, Albin Michel, 2003. 

[20] Emile Temime, Un rêve méditerranéen.op.cit., p. 211.

[21] Malika Mokeddem, N’zid, Paris, Seuil, 2001, pp. 68-69.

[22] Malika Mokeddem, op.cit, p. 192.

[23] Edward W. Said, ‘Intellectual Exile: Expatriates and Marginals’, in Representations of the Intellectual, Londres, Vintage, 1994, p. 46. Traduit par l’auteur.

[24] N’zid, op.cit. p. 22.

[25] Je pense notamment aux deux romans de Kadaré, La fille d’Agamemnon et Le Dossier H., dans lequel l’auteur se réclame de l’héritage de la Grèce antique, et à Meurtre à Byzance, roman de Julia Kristeva.  

                                                            

Les peuples n’existent que par leur mémoire