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Le texte qui suit est celui de la conférence donnée par Ali Silem , pour l’Association, le dimanche 23 avril 2006, à la salle Frantz Fanon,  Riadh el Feth .

                   Peintres et poètes d’Algérie

                                                                                                                 Le papier en partagé    

             Par Ali Silem

 
 Lorsque la demande m'a été faite de parler des relations qu'entretiennent peintres et poètes, de la situation du livre d'artiste et du livre de bibliophilie[1] en Algérie en quelque sorte, un certain vertige m'a pris, tant l’ampleur de la tâche me paraissait immense. J'ai répondu à cette invitation avec le désir caché de voir plus clair dans les démarches créatives qui mettent en jeu le rapport entre les écrivains et plasticiens dans mon pays… de parler de leur rencontre, de leurs amicales aventures, grâce à ces livres particuliers qui naissent de leur complicité. J’ai défriché une quantité appréciable de documents personnels pas toujours disponibles là où je réside, collationné des informations disparates dans des ouvrages difficiles à trouver. J’ai pu, tant bien que mal, réussir à mettre de l'ordre dans mes idées.
Je limiterai, donc, mon propos à quelques personnalités marquantes qui sont, à mes yeux, comme autant de jalons dans un parcours éditorial parcellaire. Je n’ai ici aucune prétention à l’exhaustivité ; je considère seulement que ces exemples sont pertinents.
Je ne parlerai pas du traitement purement illustratif d'œuvres littéraires, activité redondante au texte, où l'artiste n'intervient que comme illustrateur,[2] mais plutôt du livre de bibliophilie. Livre œuvre d’art qui naît de la création d'un poète et d'un plasticien, de leur intervention successive ou concomitante. Relation classique de nos jours, où c'est l'artiste, généralement, qui va vers le texte pour une relecture de l'œuvre, dans le respect des canons de la bibliophilie stricto sensu. « (…) où le texte nous dit Benanteur est la monade et la gravure est le milieu dans lequel elle vit (…) ».
J’attirerai aussi l’attention sur des démarches où les entreprises du peintre et du poète se rejoignent sur des supports moins habituels qu’un livre pour donner naissance à une œuvre hybride originale… Ou encore sur des textes qui naissent après les peintures.
Les quelques indications que je vais apporter ne peuvent que très schématiquement aider à la compréhension. J'espère, en revanche, permettre une perception intuitive de la richesse de la matière et des développements probables. Je n'ai, cela va de soi, et je l’ai déjà dit, aucune prétention à l’exhaustivité et encore moins le désir de suggérer une quelconque analyse des œuvres. Ce parcours fait le choix de ne pas définir de périodes ni de courants généraux ; je choisis de brosser un tableau de façon impressionniste, je m'attarderai sur des trajectoires particulières, en passant d’un artiste à l’autre, au gré du hasard.
J’évoquerai aussi des artistes doués des deux mains, si l’on peut dire, c’est-à-dire qui sont à la fois poètes et peintres et font dialoguer ces deux parts d'eux-mêmes. Je pense ici à des artistes comme : Tibouchi, J.- Michel Atlan, Aït-Djaffar, Martinez, Laghouati, Malek Alloula, Myriam Ben. Il y en a d’autres.

ORALITÉ

Dans cette terre d'oralité[3], texte et dessins se côtoient déjà sur « les pierres écrites » hajrat el maktouba comme ont dit joliment au Sahara (dans l'Ahaggar en particulier) depuis quelques milliers d’années. Ces traces essaimées au gré des bivouacs, comme autant de livres à ciel ouvert, d’anthologies parsemées par des poètes-pasteurs arpenteurs de désert anonymes, ces lieux de mémoire sont des balises qui fécondent notre présent. Les peintres et les poètes d’aujourd’hui cherchent-ils à perpétuer cette vieille tradition ? S'allient-ils pour retrouver la mémoire antique où alphabets et dessins s'imbriquaient ? Je suis tenté d’y croire lorsque je regarde les œuvres de Mesli, Martinez, Chegrane, Zoubir, Sergoua…
Avant d’entrer dans mon propos je voudrais rappeler l'importance immense que tient la poésie dans les pays du Maghreb. Bachelard se demandait si l’homme aurait un destin poétique.
Nous savons tous que l'âme d'un groupe, d'une société se manifeste dans la musique et le chant, dans l'expression plastique, les mythes. Les populations du Maghreb, elles, ont choisi la magie du Verbe. La parole, le poème a donc une valeur fondamentale, primordiale –ne dit-on pas, en arabe, pour figurer l’importance de la parole donnée que celle-ci est comme une balle, quand elle sort du canon, elle n’y retourne jamais–. Pendant de longs siècles, la création littéraire dominée par la tradition orale était rarement écrite. Cette prépondérance de la parole a conduit à cultiver la mémoire et à lui donner une force considérable. En témoigne la richesse de l’imposante poésie orale apprise par cœur[4] et transmise à travers les générations.
Cette poésie est diverse, elle est produite dans l’entrecroisement des langues en contacts (arabes, berbères). Les thèmes abordés sont nombreux et variés et communs à toutes les poésies. Les poèmes célèbrent aussi bien la foi mystique que la résistance à la colonisation, le travail, l'amour, le deuil, l'exil, les privations, le chagrin, l'humour… Ces thèmes inspirent et structurent les pensées et les récits des créateurs. On y aborde aussi toutes les réalités qui donnent un sens à l'existence et à la vie du groupe. Les poètes errants, éparpilleurs de poèmes dans le temps et dans l'espace, les gouals, les baladins, les troubadours assurent la diffusion de l'héritage et son apprentissage ; les poèmes sont repris, patinés, modelés à force d’être dits et redits et ce dès le plus jeune âge.
Aujourd’hui, cette poésie orale est hybride puisqu’elle connaît des formes écrites ; elle s’est nourrie à diverses sources (Andalousie, Orient…) que le substrat berbère qui s’est nourri de tous ces apports, a fixées avec bonheur. Les poètes d'aujourd'hui sont enracinés, immergés dans ce mixage culturel auquel ils ont ajouté les apports du français et de l'arabe scolaire.

LES LIVRES DE BIBLIOPHILES

Dans ces duos formés par des artistes qui chevauchent côte à côte l'imaginaire, pourrait-on dire, se créent des alliances ou des couples exemplaires. C’est le cas, me semble-t-il, de Sénac/Benanteur, Martinez/Laghouati, Jamel-Eddine Bencheikh/Silem, Koraïchi/Mohamed Dib etc.
Le livre de bibliophilie naît de ce miracle que constitue le face-à-face entre deux arts, le plaisir de deux créateurs en vis-à-vis, le désir de partager. Le phénomène relève d'une alchimie difficile à définir : livre de dialogue mi-livre de peintre, mi-livre de poète ; les deux parts se donnent la réplique et s'écoutent l'une l'autre sans jamais entraver leur liberté créatrice. Un nom s'impose, indiscutablement, dans cette spécialité c’est, d’abord, celui de Benanteur.
 

Benanteur  Abdellah (1931)

Benanteur, après « le Diwan du môle » (1960) et « Matinale de mon peuple » (1961) de Jean Sénac (1926-1974) suivi du « Hasard sublime au défi la poésie » d’Henri Kréa, se lance, sans commande particulière, dans un tour d’horizon mondial de la poésie, en passant de Khayyam à Hokusai, de Al-Hallaâj à Emily Dickinson (1830-1886), et côtoie les auteurs les plus divers. Cela ne se fait pas toujours sans frictions quand les auteurs sont vivants, ainsi qu’il l’explique lui-même « (…) Le Sénac a été mon premier livre, celui qui a été le mieux accueilli mais également celui qui a provoqué le plus de rivalité entre le poète et moi-même[5]. »
Benanteur reconnaît, dans le même temps, que ses « relations avec les poètes ont été (…) d'un grand prix. »[6] ; « (…) une expérience capitale, ma vision s'en est trouvée enrichie. »[7] dit-il. Il ajoute « Les poètes n’ont pas besoin d’être précis dans leurs évocations, c’est pourquoi je me sens proche d’eux. »[8].
Après ces premières expériences, la démarche de Benanteur change totalement, il devient éditeur des manuscrits qu'il choisit. Ce choix s’effectue, nous dit-il « Selon mon plaisir, selon l’amitié, selon le retentissement du texte »[9].
Il reste, cependant, dans la construction croisée, dans le domaine de l’échange avec les poètes. Il orne de gravures, dessins et lavis, d’aquarelles ou de gouaches originales, des livres de poètes, mais le choix des poètes lui incombe totalement, l’appropriation du texte est alors sans entraves. Pourtant nous prévient-il « Mon comportement et mon tempérament font que je n'établis pas de hiérarchie, chaque livre est une aventure, un envol. »[10]
L’artiste est prolifique, il a réalisé à ce jour plus de 300 livres de bibliophilie et de livres d’artiste.
 

Rachid Koraïchi (1947)

Rachid Koraïchi a mêlé ses signes à de nombreux textes poétiques, parmi lesquels je citerai ceux de Bencheikh et de Dib. Koraïchi, affirme, lui aussi que ses « (…) aventures de création, de collaboration, de rencontres sont dues à la complicité, la sensibilité commune »[11]. Il semble ajouter ses textes aux textes qu’il accompagne. Il s’agit d’une rencontre entre deux écritures, d’un véritable duo graphique. Chaque mot déjà écrit est comme dédoublé, mis en échos. Ses signes, puisés dans les talismans du Maghreb, évoquent la calligraphie démotique, il les agence invariablement en registre. Sa page compartimentée en vignettes qui rappellent les cartouches hiéroglyphiques se remplit d’une écriture sismique faite de mots nouveaux indéchiffrables. Koraïchi joue à déstabiliser l'ordre habituel de lecture, il prend un mot, un fragment de la poésie qu’il accompagne, le répète, l’inverse, tourne autour. Les mots sont là, mais ils ne sont pas entièrement lisibles. Il fait naître un conflit, un litige, entre le déchiffrable et l'indéchiffrable. Dès que l’on tente de lire, on se rend compte que l’on ne peut le faire. La lecture se fait double ici : il y a celle du poème qui s’écrit et se lit, il y a celle du peintre qui s’écrit en se dessinant et ne se lit pas mais se regarde. Le véritable but de Koraïchi n’est, cependant pas, seulement d’orner mais, dit-il, de « (…) saisir esthétiquement l’émotion de la naissance (…) du poème. » « (…) le mystère de son engendrement. »[12].

Ali Silem (1947)

En ce qui concerne mon travail d’accompagnement, vous en avez vu ici quelques exemples. Je ne parlerai pas de mon travail, je voudrais juste dire un mot du cheminement de deux de mes réalisations.
Celle qui m’a conduit à travailler avec Jamal-eddine Bencheikh. En 1992 je finissais un cheminement pictural sur le désert long de plusieurs années et je souhaitais un point d’orgue pour mettre fin à cette thématique. J’entreprends de solliciter un texte de Bencheikh qui accepte et je reçois cet inédit, ce poème d’évocation de souvenirs d’enfance tout en retenue, comme il sied aux gens du désert. Les eaux fortes d’accompagnement sont elles aussi des œuvres d’images rémanentes de périples anciens dans le désert.
Celle qui s’est voulue un hommage à Nedjma. En 1987, cinq poètes et écrivains et moi-même décidons de fêter le trentième anniversaire de Nedjma de Kateb Yacine. Cette « joyeuse rencontre » a donné lieu à un « fraternel tissage de paroles rassemblés[13] » qui est consigné dans un petit livre et une exposition de plus de 50 peintures et dessins.

Relation entre peintres et poètes

Dans l’Algérie post-indépendance après l’euphorie de la libération, vint le temps de la pénurie, et avec elle son corollaire la débrouille. La nature ayant horreur du vide, la carence des éditions officielles, ouvrait la voie aux éditions underground. Les livres –peut ont les appeler ainsi–, les publications fabriquées par les poètes et les peintres, durant cette période naissent de volontés individuelles, s’abreuvant à  d’amicales aventures. En l’absence d'éditeur et d'imprimeur, de petites plaquettes de poésies paraissent sur des papiers médiocres, utilisant des procédés d’impression artisanaux comme la sérigraphie, le stencil, la photocopie…
Dans l'exaltation, l'effervescence de la création, ce qui occupe les esprits ce n'est pas la qualité du papier, mais l'urgence de dire, l’urgence de lire et de voir. Ces productions scellaient le point d'envol d'une réalité pressante, irrépressible. Dès 1962, Jean Sénac (1926-1973) l'ami des poètes et des peintres, le soleil fraternel, distribue aux députés de la constituante un petit opuscule ronéoté dans la hâte : Aux Héros purs, poème, édité par un député Amar Ouzegane.
Dans la suite de cette expérience inaugurale, des associations informelles, des groupes se constituent, pour éditer leurs propres productions artisanales faites de chutes de papiers et de bouts de ficelles : composition sur stencils, mise en page aux ciseaux et au pot de colle, parfois tirage à la main sur des machines à alcool. Le savoir faire, les machines, les différents matériaux sont très souvent empruntés aux entreprises nationales auxquelles il convient aujourd’hui de rendre hommage.
Malgré la qualité médiocre des tirages, les plus grands noms se laissent séduire par ces publications de fortune ; Martinez, Khadda, Messaour Boulanouar, Bachir Hadj-Ali, Tahar Djaout, Tibouchi, Kaouah, Laghouati, Metref, Abdeddaïm et bien d’autres apportent leur concours ou contribuent à ce dialogue entre la poésie et la peinture.
L'amitié est, en effet, au centre de cette entreprise. C’est elle qui lie les différents partenaires, qui les pousse dans l’aventure éditoriale. Les années soixante-dix et 80 sont l’âge d’or de cette édition des pauvres. La moisson est florissante, chaque semaine apporte son lot de créations nouvelles. Cette dynamique impulsée par  l’espoir de pouvoir changer les choses a conduit à la création d’une bibliophilie de la privation et de la pénurie, suscitée et engendrée par le besoin pressant d'expression. Elle est sûrement loin du cheminement esthétique. Ces opuscules fabriqués dans des conditions matérielles particulièrement défavorables ne satisfont pas toujours les desseins de leurs promoteurs… Les publications ont l'esthétique de leur moyen, plus proche de l'arte povera que de la bibliophilie classique, mais nous sommes aussi bien loin de toute fétichisation de l’objet.
Les éditions naissent et meurent ; elles sont animées par des groupes : les Éditions du Stencil gratuit comme le soleil, les Auto-éditions, les éditions de l’Orycte… ou encore par des individus qui s’auto-éditent : les Éditions Rebelles, par exemple, naissent de la seule volonté du poète Djamel Benmerad, les éditions du Train-Blida sont lancées par Mohamed Khadir, ami de D. Benmerad. Les éditions du Lézard, de la Tarente sont, elles aussi, animées par un peintre ou un peintre-poète.
Il y a, en outre, des poètes fous de poésie qui parviennent par des moyens détournés à éditer à comptes d’auteur dans des entreprises aussi fermées que les éditions populaires de l’armée[14] ou les éditions du parti…
Il faudrait de même évoquer les plaquettes de poésie qui paraissent lors des commémorations et qui sont produites par des étudiants de l’Université des Sciences à Bab-Ezzouar, de l’École des beaux-arts, de la Faculté de médecine…
Parallèlement à cette édition de l’urgence, on assiste à un besoin nouveau d’améliorer la présentation de ces œuvres.
Un groupe d’amis peintres, poètes et graphistes, tente toujours de façon artisanale, mais avec quelques principes d’édition d’améliorer la présentation et la qualité ; ils deviennent attentifs à une illustration de qualité qui prolonge le poème et le transcende (les Auto-éditions ; et les éditions de l’Orycte ; les éditions de l’École des Beaux-arts). Les livres sont tirés à un petit nombre d'exemplaires numérotés. Le but est de laisser le lecteur participer à la jubilation qui s'empare de tout amateur de ce genre de livres, de lui offrir en partage la grâce et l'énergie qui les habitent. Quand je relis et revois ces petits opuscules sans prétention, je trouve qu’il s’en dégage une bonne dose de candeur, mais aussi une certaine beauté, faite de simplicité et d’amour pour les textes.
La relation entre peintre et poète invite au cheminement. À cause du rapport particulier qu’ils entretiennent avec l'art, nombreux sont les poètes, qui désirent accompagner des œuvres de peintres. Leurs textes paraissent dans les journaux ou dans les catalogues d’expositions. Il règne entre peintres et poètes une entraide et une solidarité naturelles, une grande complicité. Face à l’adversité, la riposte est le rapprochement, la sécurité dans le groupe, non dans le cloisonnement. Nous répondions à l’écho d’un appel jamais explicitement formulé mais entendu par tous. Et notre réponse élargissait le champ de nos émotions, ouvrait de nouveaux espaces à nos sensibilités, à notre imaginaire. Les différences dans les angles d'attaque, la profonde originalité créative de chacun, peintre ou poète, étaient producteurs d’affrontements ou de rencontres fécondes et dynamiques : les groupes et les alliances se font et se défont au gré des projets et des enjeux que la poésie sans cesse renouvelle. Malgré ruptures et interruptions, certaines éditions ont trouvé l’énergie et les moyens de repartir et poursuivent encore leur belle aventure.

artistes-poètes

Je voudrais maintenant évoquer les artistes-poètes, ces créateurs doués aussi bien pour la peinture que pour la poésie et qui font dialoguer leurs deux visages artistiques. Plusieurs artistes s'essayent à la poésie et à l'écriture. On peut citer (Khadda (1930-1991), Ismaël Ait-Djafer[15], Jean-Michel Atlan[16] (1913-1960), Myriam Ben (1928-2001), Tibouchi (1951), Martinez (1941), Laghouati, Omar Meziani…). Pour certains, il est difficile de dire qui du peintre ou du poète domine, les deux arts coexistant dans un même espace pour se fondre en un seul et même acte.

Hamid Tibouchi (1951)

D’abord poète, Hamid Tibouchi s'adonne aujourd’hui concomitamment à la peinture et à l’écriture. Ses graphèmes accompagnent de nombreux poètes. Écoutons justement ce que Tahar Djaout[17] dit de son travail : « (…) intronisant le ludique » «… Les peintures, dessins et monotypes de Tibouchi nous parlent par signes (…) - signes d’une écriture détournée qui (…) balbutie par phasmes et messages bactériens. » (…) d’une profonde familiarité mais dont le sens lui échappe. (…) ». En effet, la tâche de Hamid consiste en un jeu savant par lequel il pulvérise la lettre, la fouille, la désintègre et la recompose, pour la démultiplier dans une scansion organisée et créer ainsi, une cohérence lui permettant de retrouver l’écriture primordiale.
Ce travail de déstructuration, il le réalise aussi pour ses livres-objet, qu’il situe dans l’entre deux, oscillant entre le manuscrit et la sculpture non reproductible. Il nous présente des ouvrages à moitié mangés par le brou de noix[18] et qui laissent apparaître sur leurs pages en éventail une calligraphie qui résiste et refuse de se consumer. L’imaginaire véhiculé par le texte que le poète-peintre ne manque pas d’inscrire devient inaccessible à la lecture, mais il est transféré sur l’œuvre d’art qui devient souveraine et compréhensible au plus grand nombre. Ce travail de destruction, de reniement du livre est en fait une métamorphose, une re-naissance.
Tibouchi a accompagné un grand nombre de poètes et réalisé de nombreux livres d'artistes. Grâce à son tempérament affable, ses qualités humaines et une vraie modestie, il gagne l’estime et l’amitié de tous. Il est le créateur et l’animateur des Éditions de la Tarente.

Denis Martinez et Laghouati

L’énergie que déploie Denis Martinez à découvrir et encourager les artistes en herbe rappelle l'enthousiasme de son ami Jean Sénac à mettre la lumière sur les jeunes poètes. Elle fait de lui l'ami, le frère de la plupart d'entre nous, le compagnon de tous les combats et de toutes les aventures culturelles, l’inébranlable poète et rêveur d'avenir, toujours dans le mouvement. C’est ainsi qu’il est le premier à accompagner dans les années soixante-dix les poètes Hamid Tibouchi, Tahar Djaout, Messaour Boulanouar, Abdelhamid Laghouati, Guy Touati et d’autres encore.
Mais, l’amitié qui lie Denis Martinez et Abdelhamid Laghouati est toute singulière par sa durée et son dévouement. Depuis le début des années soixante ce binôme chevauche côte à côte dans une complicité et une affection réciproques qui sont peut-être la clé de ce durable compagnonnage. Pourtant les deux amis sont différents : Martinez semble aimer le calme de la sédentarisation, Laghouati la mobilité et le mouvement. Par intermittences, le nomade s’éloigne, mais il regagne toujours le bivouac. Enthousiaste, il monopolise la parole et improvise des récitals pour déclamer une moisson de poèmes engrangés durant l’absence. Les mots se bousculent dans un débit précipité, mots écrits sur le même rythme rapide, heurté, ce que tente de rendre l’absence de ponctuation. Laghouati sème alors ses poèmes à la manière de l’arbre qui s’effeuille en automne. Il n’accepte de céder la parole qu’à sa guitare qui égrène quelques notes andalouses ou à la flûte de Martinez qui susurre quelque mélodie bédouine.
Avec son sens de l'amitié incomparable, Denis Martinez transforme ses expositions en rituels enchanteurs, l’espace qui reçoit ses œuvres devient un temple où sont accueillis poètes, peintres, musiciens et comédiens. Les vernissages sont l’occasion de spectacles magiques où se rencontrent tous les arts.
Après avoir travaillé durant de longues années sur les textes des poètes, Martinez entreprend de leur consacrer une galerie de portraits[19], la plus complète qui ait été réalisée jusqu’ici.

L'amitié entre peintres et poètes

Sliman Ben Ibrahim Bamer et Étienne Dinet
Sliman Ben Ibrahim Bamer (18-1953) devient dès 1893 le collaborateur permanent d’Étienne Dinet. Cette relation, nous dit François Pouillon, occupe « une place centrale dans la destinée de Dinet »[20], qui a « étroitement associé à sa vie et à son œuvre » Ben Ibrahim. Les œuvres de Dinet sont un prétexte pour le lyrisme du poète. Dans la préface du livre commun Tableaux de vie arabe, Sliman Ben Ibrahim parle de la dualité du peintre, qui lui semble « (…) posséder deux âmes en un seul corps ». Dans les descriptions qui suivent, la prose se déroule en spirale autour de l’œuvre décrite dont elle s’imprègne profondément ; elle insuffle la vie aux personnages, leur donne la parole pour qu’ils racontent leur espoir, elle interprète leur geste. Le poète s’émerveille devant les pouvoirs démiurgiques du peintre. Le duo réalise à deux mains treize ouvrages ; leur amitié reste indéfectible jusqu'à la mort du maître.

Kateb Yacine et M’hamed Issiakhem
Kateb Yacine et M’hamed Issiakhem sont deux créateurs ; l’histoire de leur vie est intimement liée à celle de leur parcours créatif. Leur amitié, scellée par d'incessantes libations, se forge sur une émotivité exacerbée, un esprit toujours sur le qui-vive.
Les mêmes tourments, la même haine de l'injustice, la même lutte pour la modernité fondent leur combat, leur insoumission, leur goût pour la provocation, leur engagement politique, leur vision commune de l'art, ont fait de ces deux protagonistes des électrons libres, des pourfendeurs des conventions installées, des briseurs d'ordre établi. Leur existence agitée qui s’est fixée de transgresser les interdits parasite les bien-pensants et réveille les pamphlétaires de tous bords. L'administration, faute de pouvoir leur imposer le silence, les rejette à la marge dans un exil intérieur et dans l'insécurité. Mais leur art autant que cette insoumission, cette immersion totale dans leur société leur valent d’être, unanimement, reconnus par leurs pairs et tous les amoureux de la liberté d’expression. Ils représentent une sorte de parangons pour les artistes de l'underground, et aujourd'hui encore de nombreux artistes revendiquent leur influence.
Bien entendu, la relation entre Kateb 1929-1989[21] et Issiakhem (1928-1985) n'est pas un long fleuve tranquille. Elle est complexe, chaotique, faite de successions de brouilles déchirantes et de retrouvailles dionysiaques. Ces moments de retrouvailles, de fusion paroxysmique, suscite pour eux l'urgence de croiser leurs recherches ; le tableau s’impose, alors comme lieu d'expression commune retrouvée. L’aboutissement en est quelquefois une œuvre à deux mains peinte par "Issiakhem et calligraphié par Kateb"[22], œuvre de cohabitation, née de deux imaginaires, de deux modes d'expressions agglomérés, somme de deux personnalités dans la même œuvre[23]. En travaillant directement sur la toile et en fabriquant un texte qui court sur la toile au fil du pinceau, peintre et poète prennent le risque de tout perdre, la peinture et le texte. Cette démarche montre un de leur trait de caractère dominant de leur vie : mise en danger, prise de risque et remise en cause permanente.
La toile devient espace de recherche pure, espace de connivence et de confiance totale, vertige d'une matière vivante qui se transforme, se métamorphose.
La toile-poème n'a aucun autre objectif que d'être un jalon, une balise dans leur itinéraire commun, témoin du re-scellement de leur amitié, du re-serrement des liens, du re-nouvellement du pacte. La "poésie hantera à jamais la peinture d'Issiakhem comme si elle en était la conscience. Le délire du langage littéraire deviendra langage pictural"[24]
Leur création prenait parfois des sentiers moins conventionnels ou plutôt plus traditionnels, ceux des joutes oratoires : "Nos délires collectifs, s'ils avaient pu être enregistrés, formeraient aujourd'hui une bibliothèque."[25] confesse Kateb Yacine dans la présentation du catalogue d'une exposition.
Il y a toujours eu cet accord tacite sur le fait que l’écrit précède le trait. En ce qui concerne Kateb et Issiakhem, il n’y a pas primauté du texte ; le poète intervient dans cet espace de recherche et d'utopie après le peintre, pour glorifier et mettre le point final à la peinture. C’est la peinture qui va chercher le texte et le poème s’invite dans ce lieu de quête, dans cet espace particulier ; il s’installe sur le chaos de la peinture.
Je voudrais pour finir sur ce sujet parler encore une fois des œuvres de Martinez que nous venons de voir au musée, elles sont, elles aussi, dans cette double création. Elles sont dans l’« expression à deux mains », dans ce cumul, cette superposition et alliance qui donnent naissance au dialogue total en mettant en contact les traits et les mots du peintre-poète.

mokrani Abdelwaheb (1956)

Il me faut parler de ce personnage émouvant, passionné également de poésie. Il peut déclamer, par cœur, des heures durant, du Rimbaud, du Verlaine, du Baudelaire ou du K. Yacine. Mokrani donne foi au mythe qui veut, qu'être un artiste maudit, écorché, constitue un critère de qualité.  Il travaille dans la douleur et vit sa peinture avec fureur passant autant de temps à rêver son œuvre, qu'à s’y atteler. Quand les peintures sont là, abouties, c’est l’émerveillement. Ses silhouettes de papier toutes de griffures, nées d'un expressionnisme douloureux, prises toujours à contre-jour sur des puits de lumière ont accompagné entre autres, Baudelaire, que Mokrani vénère, ou Amin Khan[26]. Les amitiés de Mokrani, comme sa vie, sont tumultueuses. Ce contestataire tourmenté, admirateur de Kateb Yacine et M'Hamed Issiakhem qu’il a fréquentés, consume sa vie au feu de la peinture et de la poésie.

Conclusion

Les poètes sont indispensables et pourtant ils sont assassinés. Tahar Djaout, Youcef Sebti, Saïd Mekbal, Laadi Flici et d’autres encore sont offerts en holocauste parce que leurs mots sont vrais. Leur parole est liberté, elle est entendue, elle fait mal aux intolérants.
le 26 mai prochain, 10 ans auront passé sur le meurtre de Tahar Djaout
"Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle." [27]
Des balles ont assassinés « L'agitateur de mots » j’aimerais pouvoir dire comme les artistes du groupe Aouchem que les mots qu’il a laissés « sont plus fort que les bombes. »


 

[1]. Le livre de bibliophilie : qualité du papier, qualité du travail, nombre d'exemplaires, et exaltation des moyens les plus précieux de l'imprimerie, quelque chose de noble, noblesse des matériaux, noblesse artisanale du graveur, du compositeur, du relieur... Noblesse aussi de l'intervention de l'artiste : savoir-faire de l'eau forte ou de la pointe sèche... tout un savoir-faire relayé par l'artisan... La date de référence est 1913 et ce premier grand livre d'artiste du siècle : "la prose du transsibérien" de Blaise Cendrars qui a commencé à bousculer les règles habituelles de format, de présentation...
Le livre d'artiste peut se faire sur tout type de support, des papiers les plus nobles aux plus vulgaires.

[2]. Ça donne des choses splendides, voyez Doré illustrant Cervantès...
[3]. En 1992 les éditions de l'ENAG  éditent Les fleurs du mal de Baudelaire qui se vend à 10000 exemplaires.
[4]. Ben Triki, Youcef Oukaci (XVIIe s) Ben M'saïb (XVIIIe s), , Ben Guennoune (1761-1864), Ben Sahla (XVIIIe siècle), Mohand Ou M'hand (XVIIIe siècle) et bien d’autres.
[5]. Op. cit. p. 113, 114.
[6]. Op. cit. p. 179..
[7]. Op. cit. p. 179..
[8]. KADID, Djilali, Benanteur Empreintes d'un cheminement, édition Myriam Solal, Paris 1998., p.196.
[9]. BENANTEUR, Abdellah , Le livre et l’artiste, revue Algérie/littérature/Action n°24-25, page194, paris 1998..
[10]. Op. cit. p. 113, 114.
[11]. KORAÏCHI, Portrait d’un artiste à deux voix, Entretien avec Nourredine Saadi, Sindbad Acte Sud, Tunis 1998, p. 124.
[12]. Op. Cit. KORAÏCHI, Portrait d’un artiste à deux voix, Entretien avec Nourredine Saadi, p. 78.
[13]. SILEM, Ali, Pour Nedjma, ( ouvrage collectif) Nono Saadi présentation, Alger, 1987.
[14]. LABTAR, Lazhari, le fou de Yasmina, sa femme et sa muse, y publie dans les années 70 deux recueils (j’ai eu le plaisir d’accompagner le premier).
[15]. AIT DJAFER, Ismaël, Complainte des mendiants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père, Éditions Bouchène, Alger, (Réédition), 1987, Préface de Kateb Yacine, illustrations de l'auteur.
[16]. ATLAN, Jean-Michel  Le Sommeil dans l'art,
[17]. Il réalise des encres pour un de ses textes et pour Rabah Belamri Chemin de brûlure, L'Orycte, Paris, 1983 ; dessins de H. Tibouchi.
[18]. Hamid Tibouchi,  Fontaine, 1996, sculpture sur annuaire, acrylique et teintures végétales et Intérieur, nuit, 1998. Agenda détourné, l'encre de Chine et brou de noix.
[19]. Visages et silences d'Algérie, Anthologie illustrée de Christiane Achour et Denis Martinez Trente-sept portraits ornés.
[20]. POUILLON, François, Legs colonial, patrimoine national : Nasreddine Dinet, Peintre de l’indigène algérien, in Cahiers d’études africaines xxx (3) 119 1990, p. 329-363.
[21]. M’hamed Issiakhem et Kateb Yacine se sont rencontrés en avril 1951, présentés l’un à l’autre par Armand Gatti en présence de Choukri Mesli, condisciple d’Issiakhem à l’École supérieure des Beaux-Arts d’Alger. Op. Cit. Benamar Mediene, quotidien Liberté du 30 octobre 2002.
[22]. MEDIENE, Benamar, Issiakhem et Kateb : Les jumeaux pathétiques, quotidien Liberté du 30 octobre 2002.
[23]. Femme sur poème, peinture de M'hamed Issiakhem.
[24]. BOUABDALLAH, Malika, Quelques aspects de l'art d'issiakhem, catalogue de l'exposition Hommage à M'hamed Issiakhem au Musée national des Beaux-Arts d'Alger, Office Riadh-el-feth Alger 1986.
[25]. Kateb Yacine, Issiakhem, présentation du catalogue de l'exposition Hommage à M'hamed Issiakhem au Musée national des Beaux-Arts d'Alger, Office Riadh-el-Feth Alger 1986.
[26]. Baudelaire, Charles, Le voyage (poème CXXVI des Fleurs du Mal), accompagné de dix-huit dessins originaux de Abdelwahab Mokrani, édition centre culturel français d’Alger, Alger, 1992.
KHAN, Amin, Vision du retour de Khadija à l’opium, accompagné de cinq dessins originaux de Abdelwahab Mokrani, Galerie Isma Éditeur, Alger, 1989.

[27]. DUCASSE, Isidore, Poésies I, Paris, Librairie Gabrie, 1870.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

                                                            

Les peuples n’existent que par leur mémoire