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             1-Compte rendu de la rencontre par K .Bounoua 

 
Dans le cadre des activités culturelles de l'Association Mémoire de la Méditerranée pour l'année en cours, nous avons organisé une manifestation culturelle, durant la soirée du 18 octobre 2006 du mois de Ramadhan.

Monsieur Abdelhak El Kebir, Directeur de l' Institut Cervantès d'Oran, a eu l'amabilité de nous accueillir dans son établissement pour la conférence de Monsieur Abbès Bahous, enseignant à l' Université de Mostaganem. Cette conférence avait pour thème: « Cervantès et l'Algérie ».

Après avoir eu l'honneur de présenter le conférencier à l'assistance, celui-ci a souhaité la bienvenue aux invités et aux enseignants, venus nombreux à cette manifestation.

Pour ma part, agissant en qualité de représentante de l'AMM à Oran, j'ai chaleureusement remercié l'assistance, Monsieur Bahous et ses animateurs pour avoir bien voulu répondre à notre invitation,dans le but de faire connaître cet auteur et ses liens avec la culture de notre pays.

Par ailleurs, Monsieur Brahim Hadj Slimane, journaliste et adhérent actif de l'association, a également apporté sa contribution par son intervention sur le sujet.  Le contenu de cette intervention a  porté  sur une réflexion à propos de la littérature d'aujourd'hui, en partant de la littérature ancienne dont le roman Don Quichotte, défini d'ailleurs à juste titre comme  « l'ancêtre » du roman et probablement celui qui est le plus lu dans le monde depuis sa parution. Carlos Fuentes, considéré comme un héritier de Cervantès parmi tant d'autres en littérature, fait un  constat sans complaisance de ce qui se crée en littérature aujourd’hui en comparaison à ce monument du passé ; sa réflexion est un appel pathétique et puissant à une réhabilitation du roman tel que celui qui a été inauguré par des « Géants » comme Cervantès, en particulier. L’intervention a rappelé aussi une réflexion de Guy Scarpetta,écrivain français, qui partage largement le même point de vue. Il a été fait référence aussi à l’ouvrage de Milan Kundera, intitulé, Le rideau (2005) dans lequel Don Quichotte est notamment cité. Cette intervention de Brahim Hadj Slimane a été également  appréciée par l'auditoire.

Quant au débat, il a été principalement consacré à Cervantès et a permis d’apporter des éclaircissements supplémentaires sur cet auteur. Nous espérons avoir ainsi éveillé l’intérêt et la recherche d’autres rapprochements culturels méditerranéens.

Il y a lieu de noter que Mohamed Achour, -membre fondateur et Président de notre association- nous a fait l'honneur, malgré ses obligations,  d'assister à cet événement et n'a pas manqué de nous assurer de son soutien afin de dynamiser davantage l'équipe du Bureau d'Oran.

La rencontre s'est achevée par une collation offerte à nos invités par l’Institut. Ce moment convivial fut une occasion d’échanges à développer encore ultérieurement. Cette agréable  rencontre s'est achevée vers 23 h 45.

        
                    2-Texte intégral de la conférence donnée à çette occasion à l’ «  Instituto Cervantes/ ORAN »

Don Quichotte à Alger

Présence de l’Algérie dans Don Quichotte

par Abbès BAHOUS (Université de Mostaganem)

                                             Don Quichotte étant à la fois une oeuvre monumentale et le roman fondateur –le premier roman moderne, en fait-, il est donc primordial d’examiner tous les aspects littéraires et historiques qui ont contribué à sa naissance[1].

Dans cette communication, nous nous limiterons aux aspects historiques et culturels relatifs à notre thème de ce soir : Cervantès et l’Algérie.  Voilà ce qui explique notre titre : Don Quichotte à Alger, Présence de l’Algérie dans Don Quichotte.

Commençons d’abord par nous poser une question toute simple: qu’avait écrit Cervantès avant sa capture par les « Algériens » de l’époque (1575)? Réponse : presque rien ! Quelques poèmes et rien de plus. Durant son séjour en Algérie de 1575 à 1580, il écrivit  Epitre à Mateo Vasquez (1577). Ses autres travaux incluent Galatée (1585), Don Quichotte (1604-15), Les Nouvelles exemplaires (1613), et Persiles y Sigismunda (1617, à titre posthume).  Il a aussi écrit quelques 7 pièces de théâtre entre 1585 et 1615 ainsi que plusieurs comédies et intermèdes.

La première remarque à faire, donc, est que presque toute sa production apparut après sa libération d’Alger en 1580. C’est cette expérience d’Alger qui va le forger, le former, l’inspirer au plus haut point. Et c’est en quittant Alger que Cervantès âgé maintenant de 33 ans, entamera une carrière littéraire digne de ce nom.  En d’autres termes, l’essentiel de sa production littéraire a eu lieu à un certain âge et après une expérience particulière, qui selon les propos de Salvador de Madariaga, s’avéra être un évènement positif et fertile :
This misfortune...turned out to be the most fertile experience of his life[2].
Ainsi, le thème de la captivité, Alger comme lieu de renégats, de conversions religieuses, de mystère, etc., et les maures (moros) en général seront reflétés dans la plupart des ses écrits. A cet égard, et pour clarifier certains points, Alger devrait être considérée à la fois comme ville et comme symbole de la Berbérie (Berbería).
Dans sa longue biographie de Cervantès, William Byron nous raconte quelques expériences vécues par Cervantès, surtout celle d’Alger qui nous concerne aujourd’hui.
Charles V (1517-1556) va chercher à mener sa nation vers la gloire. Son expédition d’Alger (1541) sera un désastre, et il mourra, laissant l’Espagne encore à la recherche d’idéaux et de victoires. Sous Philip II (1556-1598), Cervantès rejoindra la marine à la bataille de Lepante (1571) contre les Turcs, bataille où les Espagnols prennent le dessus et où, par ailleurs, Cervantès est blessé à la main. En 1575, il est  capturé par les corsaires algériens quelque part en méditerranée occidentale. Il est alors emmené à Alger avec tout le personnel du navire  El Sol. Cependant, il restera libre de circuler en ville, de se mêler aux habitants parmi les quelques 25.000 captifs chrétiens de l’époque[3].
D
ans sa prison algérienne, il concevra Don Quichotte, une allégorie – entre autres – sur les folles et ridicules entreprises contre les Maures, comme le confirme le britannique W.M. Watt à propos des Croisades:
It is all the more amazing when one considers how quixotic and foolhardy the whole series of enterprises was[4].
(C’est tout à fait  surprenant de réaliser combine ces Croisades étaient quichottesques et folles comme entreprises)
Un autre chercheur, Salvador de Madariaga, se posera la question suivante :
Et qui va douter que la graine du Don Quichotte fut  plantée dans l’esprit de Cervantès pendant qu’il était captif à Alger ?[5]
Après tout, c’est Cervantès lui-même qui écrit dans le prologue (1ère partie) que ce livre fut conçu en prison, où l’incomfort est total et où tout est lugubre[6]. 
A ce sujet, W.J. Entwistle affirme que le thème de la ville d'Alger, la captivité et les maures (Maghrébins) traverse bel et bien la majeure partie des oeuvres de Cervantès, car après tout, dit-il, Cervantès "ressemble à Don Quichotte ou plutôt le contraire", tandis que "sa  biographie',  ajoute-il,  is subordinate to his writings[7] (est subordonnée à ses écrits).
A Alger, Cervantès trouvera donc une école de vie, de bravoure, de difficultés quotidiennes, de petites misères, de la misère aussi, de la cruauté humaine et bien d'autres défauts et qualités humaines. Malgré tout cela, il restera digne et brave durant les 5 années de captivité. Vient alors la liberté en 1580, décrite dans Don Quichotte comme suit:
porque jamás me desemparé de  la esperanza de tener libertad...con  un soldado español, llamado tal de Saavedra...(I,40)
Et Cervantès quittera Alger avec des poèmes et une grande quantité de souvenirs à partir desquels il puisera pour ses écrits à venir, nous dit W. Byron[8] .
Mais il ne pourra résister à son désir de revoir cette terre, et retournera donc, cette fois à Oran, puisqu’il y sera envoyé en mission de courte durée. A ce propos, Entwistle nous dit  que c’est lors de cette mission qu’il « collecta des informations pour pouvoir décrire de manière vivide/vivante une attaque contre les forts de la ville dans El Gallardo Español ». Ainsi, continue l’historien Britannique, “l’expérience algérienne de Cervantès”:
served to give substance and life to his work until his studies in the picaresque brought his realism to its zenith[9].
Ces 5 années en Algérie, à Alger en particulier auront des répercussions sur ses oeuvres. Cela explique d’ailleurs les innombrables batailles que l’on retrouve presque dans tous ces écrits, y compris les nombreuses références à Alger, et  au Maghreb d’une manière plus générale (qu’il nomme Berberia). D’après Entwistle, cela donnera apparemment à Cervantès une  « fantastic memory » et une certaine « connaissance de la vie musulmane acquise à Alger »[10]. Finalement, citons deux autres chercheurs, B. Wardropper and J. Oliver Asín sur cette question.
Le premier  dans son « Cervantès and Education »,  semble répondre à notre question :
Out of this protracted desengaño of the Algerian years came the experience which would be converted into the truth expressed in much of Cervantes's fiction - not just the disenchanted sonnet on Philip II's catafalque, but Don Quixote, the Novelas Ejemplares, and even the explicitly religious Persiles...A kind of learning went on in Cervantes's mind in Algiers which could not have been obtained from a university[11].
Quant  à  Jaime Oliver Asìn, il nous dit que tous les noms propres du Don Quichotte relatifs à Alger sont véridiques : (Zoraida, Hadji Morato, etc. tout en étant soutenant la thèse avancée ici : l’importance d’Alger en tant que clé à l’oeuvre de Cervantès[12].
Après sa remise en liberté chèrement payée en 1580, Cervantès écrit un certain nombre de pièces de théâtres, de petits romans ( novellas ) et surtout  Don Quichotte (1585-1615), bien qu’il soit resté improductif entre l’année de sa  libération (1580) et ses deux premières pièces publiées Numantia (1585) and El Trato de Argel (1585).

 

Maintenant, tournons-nous vers le roman de Don Quichotte  et voyons de plus près les termes qui nous proviennent de l’Algérie du 16ème siècle.
Assez curieusement, les premiers propos de Cervantès concernant la culture maure (disons, arabe ou musulmane) s’ouvre avec une première référence au grand symbole de cette culture: le prophète Mohammed (QSSSL)[13], au comment même du roman (I,1). D’autre part, et tout en commentant ce point particulier, D. Clemencìn, reconnaît que:
entre los mahometanos no hay ìdolos, antes al contrario, está prohibida toda clase de imágenes, como los estaba a los hebreos por la ley de Moises[14].                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  Mais Cervantès ne s’arrêtera pas ici; il va plutôt continuer à y faire référence, de nouveau, quelques chapitres plus loin :
...y con todo esto no más verdadera que los milagros de Mahoma(I,5).Il nous semble que Cervantès, à ce moment précis (début du roman), se cache derrière l’héritage musulman ou si l’on veut, l’image du prophète telle que représentée dans l’imaginaire collectifespagnolouoccidentaldel’époque.Maisposons-nous la question, pourquoi le fait-il ?
Parce qu’il ne peut ouvertement critiquer certaines croyances chrétiennes, telles que les histories du Marquis de Mantua  ou les romans de chevalerie avec leur hauts faits d’armes « chrétiens » en général, il lui faudrait trouver une certaine stratégie. D’où son choix  du Prophète Muhammad. Pour faire passer ses idées sans trop de risques, il utilise ce masque, tout en préparant l’arrivée de l’historien arabe Cide Hamete Benegeli[15].  Quoi de mieux que de dire que c’est l’historien arabe Cide Hamete et sa culture qui sont derrière l’attaque contre les valeurs culturelles et littéraires de l’époque[16].
Par ailleurs, les romans de chevalerie clamaient ouvertement les multiples et fantastiques miracles qui seront, désormais, la cible de Cervantès. Car son désir, rappelons-nous, et de contrer un genre nouveau qui avait pris la première place dans les préférences du lectorat[17]. Pour cela il utilisera aussi la parodie et l’ironie, grâce justement à l’héritage musulman  de l’Espagne. Ce dernier va préparer le lecteur à une narration originale.  Le terrain sera balisé peu à peu pour permettre l’entrée en scène de l’historien Cide Hamete Benengeli :  historiador y sabio.
Dans le lexique “arabe” assez remarquable dès le début du roman, celui de  « Alifanfaron »(I,18). Ali étant en fait le héros de l’islam shiite et  « fanfaron »,  une allusion aux romans de chevalerie et leurs attitudes fanfaronnes[18]. Cependant Alger et l’Algérie ne serons présents qu’après l’arrivée de Cide Hamete qui dès le 1,9 prend la suite de la narration du roman totalement. Et c’est seulement à partir du 1,37que l’onomastique algérienne/maghrébine entre en scène avec force : Zoraida, Muley Hamet, Muley Hamida, Hassan Aga, Uchali Fartax, Hadji Morato, et Lela Marien. Tous ces noms sont authentiques comparés au fabriqué « Alifanfaron » par exemple, et certains d’entre eux sont même historiques.
Ainsi donc, Don Quichotte contient une quantité non négligeable d’aspects culturels et historiques. Après avoir parlé des Numides, Cervantès nous conduit à Alger qu’il semble bien connaître avec son « Tagarino »(Les Tagarins), un lieu dit-on célèbre pour avoir été un nid de corsaires, à « Sargel » (Cherchell) aussi.  Ce lieu est en fait  la direction qu’il a prise durant sa fuite vers Oran. Voici quelques exemples de la présence algérienne dans Don Quichotte : « Cava rumia » or « Roman Lady's Cave » Qbar-arrumia /Le Tombeau de la Chrétienne, « macange » (makkanch), « fartax » (fartas, chauve) à « juma » (al-jumu'a), etc. Le reste du lexique algérien[19] peut être facilement identifié tout comme ceux mentionnés par Don Quichotte (en personne!) et Sancho Panza (II,67).
 

                                                                                                     Mostaganem le 18 octobre 2006   

[1] C’est ce que nous avons fait dans :
Abbès BAHOUS, ‘Cide Hamete Benengeli « Author » of Don Quixote’, in REVUE DES LANGUES N°8, 1989 , pp.7-39 et  ‘Translation, Writing, and Authorship : Don Quixote’s « Moorish » Tapestry’, in REVUE DES LANGUES n°10, 1992, pp.25-33.

[2] Salvador de MADARIAGA, Don Quixote: An Introductory Essay in Psychology, 1961(revised edition), p.16.
[3] Parmi lesquels quelque 70 personnes étaient considérés comme intellectuels ou lettrés nous dit W. BYRON, dans Cervantes: A Biography, 1979,p.. 207.
[4] M.W. WATT,  Influence of Islam on Medieval Europe, 1972, p.54. Pour sa part, l’historien J.H. ELLIOTT, écrit que c’était “ in this atmosphere of desengaño, of national disillusionment, that Cervantes wrote his Don Quixote', in Imperial Spain, 1469-1716, 1963, p.294. Tandis que W. BYRON, op.cit. écrit: “Don Quixote is among other things an allegory on the futility of Spanish imperial dreams”( p.21).
[5]  S de MADARIAGA, op.cit., pp.16-19. Voir asussi A. LASSEL, 'Mundo Musulman en Miguel de Cervantes', LANGUES ET LITTERATURES, Nø 1, Université‚ d'Alger, 1986, pp.93-104, où elle écrit: « A partir de su regreso a la patria, ya sera  Cervantes el escritor ».
[6]  M. de CERVANTES,  Don Quixote, translated by J.M. COHEN, 1950.
[7]  W.J. ENTWISTLE, Cervantes, 1940, pp  39-40 and p.147sq.
[8] W.BYRON, op.cit.
[9] W.J. ENTWISTLE, op.cit, pp.24-6
[10] Ibid., p.24.
[11] B. WARDROPPER, “Cervantes and Education”, in Cervantes and the Renaissance, ed M.D. MCGAHA, 1980 pp.178-93.
[12] J. OLIVER ASIN, 'La hija de Hadji Morato', BOLETIN DE LA ACADEMIA ESPAÑOLA, vol.XXVII, 1947-8, pp.245-339. See also W.J. ENTWISTLE,  op.cit. and W. BYRON, op.cit.
[13] « 'idolo...que era de oro, segun dice la historia »(I,1). This is of course untrue, for in Islam idols are strictly prohibited; the story of the Prophet, like Moses before him, destroying all the idols in Mecca is well known.
[14] D. CLEMENCIN, 'Comentario', in Don Quijote de la Mancha, Edicion IV Centenario, 1947.
[15] Voir Abbès BAHOUS, ‘Cide Hamete Benengeli « Author » of Don Quixote’, in REVUE DES LANGUES N°8, 1989, pp.7-39
[16] We know that Muhammad never performed any miracle as such (the story of the cave-entrance where he hid, being by miracle blocked by a huge cobweb and a pigeon nest are not regarded by Muslims as his own deed but Allah's). In fact, it is Jesus Christ who did
[17]  Cf. Abbes BAHOUS,  ‘History of the Novel: Genre and Counter-genre’, in REVUE DE LETTRES ET SCIENCES HUMAINES, N° 3, Université de Sidi-Bel-Abbes, 2004, pp. 5-10.
[18] In Islamic 'mythology', Ali represents the hero par excellence, being known for his matchless bravery and sword-fighting. Dans ce même chapître, Sancho est en conversation avec Don Quichotte during which the latter says he wishes that luck would help him have the very sword Amadis wore when he was named the Knight of the Burning Sword, being of the best ever worn by any knight in the world. At this point, Don Quixote 'sees' two armies coming towards them, one being led by this 'Alifanfaron', lord of the great island of Taprobana, the second being 'Alifanfaron's enemy, that of the King of the Guaramantas, Pentapolin of the Naked Arm, etc. Cervantes uses this within a very 'credible' frame, that of the history of Roman Africa (Numidians, Guaramantes) as well as alluding to the enmity between the Guaramantes (historically, Berbers of what was then called Libya) and Ali's people, that is the Arabs/Muslims (Cervantes is here 'smiling' at history and its contradictory moments).
[19] Voir à cet effet l’excellent travail de D. CLEMENCIN, op.cit.

 

                                                            

Les peuples n’existent que par leur mémoire