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                                                             CAMUS A ORAN, Juin 2005

 

                                     Compte rendu du colloque par Christiane Chaulet Achour

 

L’Association Les Amis de l’Oranie [ amisdeloranie@wanadoo.fr], - en partenariat avec les CCF d’Alger et d’Oran, les associations Bel Horizon Santa Cruz et Mémoire de la Méditerranée (Algérie) - a organisé les 11 et 12 juin 2005 à Oran un colloque : « Albert Camus : Oran, l’Algérie, la Méditerranée » dans les locaux du Centre Culturel Français d’Oran, à l’initiative de Yahia Belaskri. Première manifestation publique sur l’écrivain en Algérie, cette initiative fera peut-être tâche d’huile...

Yahia Belaskri, journaliste, écrivain est né à Oran ; journaliste à Radio France Internationale (Paris), il a publié récemment : « Histoire fausse » in Dernières nouvelles de la Françafrique  (recueil de nouvelles, éd. Vents d’ailleurs, 2003) et L’épreuve d’une décennie 1992-2002. Algérie, arts et culture, co-dirigé avec C.Chaulet-Achour, éd.Paris-Méditerranée, 2004.

 

Le colloque a été ouvert par Messieurs Aldo Herlaut, Abdelaziz Mehtar et Kouider Metaïr. L’introduction proprement-dire a été faite par Brahim Hadj-Slimane sur « La vie culturelle à Oran au temps de Camus ». Journaliste et écrivain, ayant collaboré à plusieurs organes de presse algérien et ayant publié aux éd. Marsa en 2003, Réflexions sur la création artistique en Algérie, c’est dans le même esprit que cet ouvrage que Brahim Hadj-Slimane a situé les activités culturelles des communautés en présence à Oran, en soulignant l’étanchéité certaine, manifestant la méconnaissance de ce qui se faisait de part et d’autre de la frontière invisible mais bien réelle qui les séparait.

 

La suite de la journée était organisée en deux tables rondes de quatre intervenants chacune. La première était présidée par Yahia Belaskri, « Camus et les écrivains algériens ».

Christiane Chaulet-Achour a présenté un travail élaboré avec Bouba Tabti Mohammedi (membres, toutes deux, de l’association Mémoire de le Méditerranée),  intitulé  « Albert Camus et des écrivains d’Oranie. D’Emmanuel Roblès à Maïssa Bey ». D’emblée, étant donné le nombre des interventions, les communicants ont choisi de présenter les grandes lignes de ce que sera leur contribution écrite dans l’ouvrage à venir. Aussi, Christiane Chaulet Achour, (spécialiste de Camus et auteure de Albert Camus et l’Algérie – Tensions et fraternités, Alger, éd. Barzakh, avril 2004) s’est-elle consacrée à la mise en perspective de quatre écrivains : Camus (1913), Roblès (1914), Dib (1920), Sénac (1926), pour mettre en valeur les convergences de l’enfance à l’adolescence, de celle-ci aux activités professionnelles et culturelles adultes ; les divergences aussi devenant particulièrement sensibles après 1954. Elle a insisté sur un point spécifique à l’Oranie : le rapport à l’Espagne. L’éventail de positions assez différentes de ces écrivains permet de toucher du doigt la complexité de la cohabitation coloniale. C. Chaulet Achour n’a fait qu’effleurer les écrits de Camus sur Oran et a laissé de côté la partie concernant Maïssa Bey puisque celle-ci prenait la parole immédiatement après elle.

Sous l’intitulé, «  Présence de femmes », Maïssa Bey, romancière [dont on rappellera les deux ouvrages de 2005, L’ombre d’un homme qui marche au soleil, réflexions sur Albert Camus, éd.Chèvre feuille étoilée ; Surtout ne te retourne pas, roman, éditions de l’Aube/Barzakh], a poursuivi, par une exploration bio-fictive des écrits de Camus, la recherche entamée précédemment autour de la mère et de son silence, par le tissage plein d’humour et de sensibilité – en entrelaçant citations des fictions et citations de faits biographiques -, du regard de Camus sur les femmes, sur les représentations qu’il nous en donne, sur sa conception du mariage et du couple.

Malek Alloula, quant à lui, poète né à Oran [dont on rappellera la parution en 2001, aux éd. Marval de deux albums illustrés : Alger photographiée au XIX° siècle et Belles Algériennes de Geiser et en 2003, Les Festins de l’exil, essai-récit sur l’acte de manger, aux éd. Françoise Truffaut] a retracé tout un itinéraire vis-à-vis de Camus, d’un éblouissement adolescent, puis du ressentiment de l’adulte, à un apaisement, itinéraire dans lequel se reconnaissaient plusieurs auditeurs. Il a choisi plus particulièrement le texte  « Le Minotaure ou la halte d’Oran » pour remettre en cause l’image négative que Camus aurait laissée de la ville. En sollicitant et interrogeant les textes eux-mêmes ainsi que leurs marges,  Malek Alloula a parcouru un lieu géographique et spirituel qui, dans les années 1939-1940, se trouve être à l’origine d’inspirations créatrices donnant conjointement naissance à un essai et à un roman. Ce qu’il a souhaité, c’est donc de suivre, par le biais du texte, le cheminement d’une « familiarité »  d’Albert Camus avec des lieux qui sont « les nôtres, que nous partageons donc avec lui ».

Dernier intervenant de cette matinée, Nourreddine Saadi  [dont on attend en septembre 2005, le troisième roman, La Nuit des origines, aux éd. de l'Aube et aux éd. Barzakh] a choisi le roman qui a donné à Oran sa « stature » internationale, La Peste. Partant d’une remarque souvent faite : « Invisibles, absents de la ville et du récit, du décor, de l'histoire... » et que l’on peut lire dans Camus à Oran d’Abdelkader Djemaï par exemple, il a interrogé cette question récurrente qui revient dans toute évocation du texte camusien. A partir de là, il a éclairé la position de Camus par rapport à l’Histoire et les idéologies de son temps et a mis en valeur son refus catégorique du « déterminisme historique ». En suivant au plus près le texte, il a battu en brèche quelques appréciations convenues sur ce roman.

La matinée s’est terminée par des questions du public portant essentiellement sur des éclaircissements recherchés pour tel ou tel point évoqué et par un réel intérêt pour ces entrées différentes mais bien articulées d’une contribution à l’autre dans l’univers camusien.

 

La 2ème table ronde : « Camus, l’Algérie, la Méditerranée » a été présidée par Dalila Alloula.

Amina Azza-Bekkat, [membre de l’association Mémoire de la Méditerranée, et qui a déjà publié une étude sur Camus et Boudjedra], a traité de « Camus et l’antériorité latino-algérienne ». Les ruines romaines que l’on retrouve ici et là en Algérie témoignent d’une civilisation développée et d’une culture aussi diverse que riche. La présence romaine devait laisser non seulement des monuments mais aussi des textes dont certains ont traversé le temps.  Alors que la littérature latine s’essoufflait sur le sol d’origine, c’est en Afrique du Nord et dans le royaume numide que de grands noms devaient prendre le relais. Littérature de rhéteurs selon certains, car elle comptait surtout des orateurs mais aussi littérature de divertissement ou de conviction, toutes les oeuvres qui nous sont parvenues témoignent d’une originalité et même peut-on dire d’une certaine spécificité proprement numide. Deux grands noms ont été évoqués avec beaucoup de clarté : Apulée de Madaure, auteur du seul roman de langue latine, l’âne d’or, texte un peu licencieux et grivois qui a l’originalité de partir de récits oraux et dont les histoires, plus particulièrement le conte de Psyché et d’Eros, reviendront à l’oralité ;  Saint-Augustin, père de l’Eglise, qui a, dans ses Confessions, inauguré un nouveau genre littéraire, le récit autobiographique, qui connaîtra le succès que l’on sait. Ces grands noms de la littérature et de la pensée universelle appartiennent au patrimoine de l’Algérie et une certaine filiation peut se retrouver d’Apulée à Camus, via Augustin.

Abordant une période plus proche mais un événement méconnu, Jean-Claude Xuereb [ né à Alger qu’il quitte fin 1961, intégrant la magistrature jusqu’à 1991 comme juge des enfants durant 18 ans, se consacre à la poésie. Il a publié en 2004, un nouveau recueil, Passage du témoin chez Rougerie et, depuis l’année 2000, il participe aux Rencontres méditerranéennes de Lourmarin]  a évoqué « Les rencontres de Sidi Madani et l’école d’Alger ». Entre décembre 1947 et mars 1948, ont eu lieu, dans un ancien hôtel transatlantique à Sidi Madani, dans les gorges de la Chiffa, des rencontres d’intellectuels, écrivains, artistes venus d’Algérie et de France. Y participèrent notamment Louis Benisti, Malek Bennabi, Albert Camus, Jean Cayrol, Mohamed Dib, El Boudali Safir, Louis Guilloux, le docteur Khaldi, Michel Leiris, Brice Parain, Louis Parrot, Francis Ponge, Emmanuel Roblès, Jean Sénac, Jean Tortel… Ces rencontres, bien qu’ignorées de la plupart des historiens ou passées sous silence (ainsi dans sa biographie récente de Camus, Olivier Todd n’en parle pas), méritent d’être évoquées comme un moment important de la vie intellectuelle de l’époque. Par ailleurs, Jean-Claude Xuereb a fait un sort à la  fameuse expression « Ecole d’Alger ».

Evoquant  l’essai d’Edward Saïd, Culture et impérialisme  (1993, trad. franç. 2000),   Ieme Vander Poel [Professeur titulaire de littérature française à l'Université d'Amsterdam où elle enseigne aussi la littérature du Maghreb et qui a publié :   Traveling Theory : France and the US, eds. Ieme van der Poel and Sophie Bertho, associate editor Ton Hoenselaars, Cranbury, N.J., Fairleigh Dickinson, University Press, 1999] , a tenu à en souligner les limites pour le cas de Camus, sans rejeter pour autant l’apport remarquable de cet intellectuel sur les objets qu’il aborde.    Edward Said caractérise Albert Camus comme un écrivain franchement colonial dont les écrits ne font qu’affirmer la relation binaire qui existait entre colonisés et colonisateurs en Algérie. Ieme Vander Poel remet en discussion cette analyse en sollicitant deux nouvelles de L’Exil et le royaume (1957),  « L’Hôte » et « La femme adultère »  dont l’économie narrative et idéologique lui semble plus basée sur l’idée de l’échange interculturel. Ainsi de Camus à d’autres textes de la littérature algérienne de langue française, il y a une parenté qui conduirait à voir une unité, au-delà de la fracture de la guerre d’indépendance, séparant les auteurs coloniaux des auteurs post coloniaux. 

Cette seconde table ronde a été conclue par « l’Algérie essentielle de Camus » de José Lenzini [Journaliste et écrivain, il a publié : L’Algérie de Camus, Edisud  1987 ; rééditions en 1989, 1996, 1999 et 2001 en  Algérie et Camus, Milan/Les essentiels en 1996]. Replacée dans le contexte historique, l’Algérie que vit Camus comme enfant, comme adolescent puis dans ses premiers écrits va profondément marquer l’homme et son devenir. Revisiter certains lieux clé de sa jeunesse (le quartier pauvre, la tonnellerie, le grand collège, Tipasa, les collines découvertes avec l’oncle) permet de mieux appréhender l’œuvre, la morale et la philosophie d’un Camus en prise directe avec ses racines. Douloureux parcours au terme duquel il ne pourra choisir. Pourquoi ? C’est le reflet d’une vie faite d’engagements et de fidélité à ce pays… José Lenzini a donc proposé de retourner sur les chemins de jeunesse d’un Camus à la quête de midi le juste et de cette notion de « contrepoids » essentiels.

 

Son intervention a préparé le public (en permanence 50 à 60 personnes) aux trois documentaires visionnés, le premier clôturant cette riche journée du 11 juin : « L’Ecole d’Alger », un film de Chantal Stoïchita de Grandpré (Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges).

Les trois documentaires ont été  proposés, introduits et commentés  par Mimi Redjala-Strahm,[responsable du service de l’audio-visuel à l’IMA-Paris].

 

Le colloque s’est poursuivi le dimanche 12 juin, dans l’après-midi avec deux projections, celle du film anecdotique de James Kent et celle d’une très belle tenue de Jean Daniel : « Albert Camus, un combat contre l’absurde », [ film de James Kent, France 1997.  D’après l’ouvrage d’Olivier Todd, 90’. Production : Compagnie des Phares et Balises] ; « Albert Camus, la tragédie du bonheur » [ film de Jean Daniel et Joël Calmettes, France 1999, 52’. Production : CKF pour la série « Un siècle d’écrivains » de Bernard Rapp].

 

L’inattendu et l’insolite sont venus d’une jeune troupe de théâtre et de chorégraphie oranaise, « Théâtre Legouel », qui a présenté le début de son travail sur l’adaptation de L’Etranger.  A partir d’une mise en scène de Bouameur IKHLEF avec son assistant-chorégraphe : Ahmed EL AOUANI, six jeunes comédiens et danseurs, Mokhtaria MIA MEFTAH, Nawal MOULFERA, Yamina HASSAL, Habib DADINE FIDOUH, Moussa BOUKRAA et SidAhmed MEHANI, six tableaux du futur spectacle ont été montrés (le départ à l’asile, l’annonce de la mort de maman, les obsèques, Salamano et son chien, Marie et Meursault, le meurtre) dans un patchwork de musiques et de chants étonnants, rehaussé par le talent certain de ces jeunes comédiens-danseurs. Une sorte d’adaptation métisse (au sens fort du terme si l’on en retient deux caractéristiques : l’hétérogénéité et l’ambiguïté) qui viendra s’ajouter de façon originale et étonnante aux multiples adaptations théâtrales de L’Etranger.

 

En somme deux journées riches, plein de sérieux et d’émotion sans aucun des débats où s’enlise habituellement la mise en relation de l’écrivain à son pays d’origine. Un compte-rendu ne peut rendre compte de tous les à-côtés, de réactions diverses et de bons mots ; la visite de Santa-Cruz et du Fort sous la houlette des jeunes Oranais et Oranaises formés par l’Association Bel Horizon Santa Cruz, aussi habiles à éveiller les monuments historiques d’Oran qu’à préparer une sardinade pour tous les « colloquants » en haut du Fort… ni des groupes de pieds-noirs, de retour à Oran, rencontrés un peu partout au centre de la ville… ni des photos faites par Ali Maroc… En tout cas, deux journées mémorables. L’Association Bel Horizon Santa Cruz a en projet de consacrer le même type de manifestation l’année prochaine à Emmanuel Roblès. Et Yahia Belaskri a promis la publication des Actes dans de bons délais.

 

 

Christiane Chaulet Achour

16 juin 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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